mercredi 29 juillet 2009

AFFICHES ET LUTTES SYNDICALES DE LA CGT (suite)

L'affaire Durand




"Dreyfus, bien qu'innocent, a été condamné parceque juif. Durand, bien qu'innocent, a été condamné parce que secrétaire du syndicat".
Ces mots résument parfaitement l'analyse de cet "assassinat social" que présente C. Géeroms, à l'époque secrétaire des syndicats du Havre (La Vie Ouvrière, 5 décembre 1910).
Car l'affaire Durand fut un peu l'affaire Dreyfus de la CGT. Un déni de justice accompli, non par antisémitisme dans ce cas, mais par haine de classe. L'un et l'autre pouvant conduire à des comportements semblables.

Au départ, une grève presque banale. Celle des charbonniers du Havre. Ils sont 6 à 700 à décharger les navires charbonniers, à remplir les soutes à combustible des autres bateaux ou à livrer en ville des sacs de charbon. S'il est des travailleurs au seuil de la misère, c'est bien eux. Des semaines de travail qui souvent ne dépassent pas trois jours. Des salaires au plus bas. Un "fourneau économique" installé sur les quais mêmes fournit la subsistance indispensable. Les nombreux cafés qui ceinturent le port fournissent le reste...

Justement, en ce soir du 9 septembre 1910, une rixe éclate dans l'un de ces bistrots entre quelques charbonniers et Dongé, lui aussi charbonnier, chef de bordée à la Transat, réputé pour être une "brute alcoolique" et présentement briseur de grève, alors qu'il a donné son adhésion au syndicat.

Et Dongé meurt des coups reçus ! Voilà la clef de voûte de l'affaire. Dès le lendemain, Le Havre-Eclair crie au meurtre syndical. L'agent général de la Transat "travaillant" habillement quelques charbonniers, prétend avoir la preuve que "Dongé a été condamné à mort" par l'Assemblée générale des grévistes pour s'être comporté en jaune !

La justice s'ébranle. Durand et deux autres responsables du syndicat sont arrêtés. En novembre, le procès s'ouvre devant les jurés de la Seine-Inférieure. Durand est défendu par Maître Coty. Curieux procès sans preuve où les prétendus témoins ne font que se contredire... Cependant, le 25 novembre, les jurés condamnent Durand à mort, sous l'inculpation de "complicité morale dans le meurtre de Dongé".
Le 28 novembre, 10 000 travailleurs du havre sont en grève pour exiger la révision du procès ( à tout hasard, le 129e d'infanterie avait reçu des cartouches !). Mais l'affaire Durand devient l'affaire de toute la CGT.

Car, s'il est une organisation où l'idée de justice est profondément enracinée...

Cependant, malgré les efforts de la CGT et l'immense mouvement de protestation qu'elle sut impulser à travers la France, l'injustice était trop lourde à supporter : Jules Durand perdit la raison, fut interné à l'asile de Quatre-Mares et y mourut le 20 février 1926.


A l'ombre


Ne vous y trompez pas, ces images sont banales : postier arrêté, mineurs de Courrières arrêtés, cheminots arrêtés... La Belle Epoque préfère les syndicaliste à l'ombre ! Toutes les occasions sont bonnes : grèves, manifestations, journées du 1er mai. Tous les pretextes sont valables : entrave à la sacro-sainte liberté du travail, refus d'obtempérer, outrage à la force publique, bris de propriété, injures à l'armée... Le plateau de la justice penche sans faiblesse quand on lui présente ces meneurs, ces agitateurs, ces fomenteurs de désordre.

C'est ainsi qu'au casier judiciaire de Georges Yvetot, secrétaire de la CGT, on relève en deux ans seulement, le "palmarès" suivant : 1 mois de prison et 100 francs d'amende, le 8 septembre 1903; 2 ans de prison le 27 février 1904; 3 mois de prison et 100 francs d'amende le 28 juillet 1904; 2 mois de prison et 30 francs d'amende le 20 novembre 1904; 3 ans de prison et 100 francs d'amende le 3 décembre 1905, etc. Faisant de nécessité vertu, les syndicalistes ainsi en rupture de vie active mettront à profit ces temps de "liberté" pour étudier, lire, apprendre, acquérir des connaissances théoriques. La prison deviendra souvent une école syndicale de haut niveau.

Et les organisations de secours et de solidarité jouent un rôle d'importance. C'est une vieille tradition dans le mouvement ouvrier que de ne jamais refuser son aide aux camarades victimes de la répression.

lundi 27 juillet 2009

AFFICHES ET LUTTES SYNDICALES DE LA CGT (suite)

Sorties de gare


A la gare centrale de la "Seine-Touche", deux sorties fort distinctes. L'une, étroite, où se pressent cantonniers, chefs de gare, ouvriers d'atelier, garde-barrières, mécaniciens, garde-freins et bien entendu, l'éternel lampiste...

L'autre, de dimension respectable, réservée à MM. les directeurs, sous-directeurs et ingénieurs-en-chef des Compagnies.

Image simpliste ? Ouvriérisme primaire ? Relent d'un vieil anarchisme viscéral ?

C'est peut-être vite dit !

Ne trouve-t-on pas, en cette année 1910, six Rothschild dans les fauteuils du conseil d'administration de la Compagnie du Nord : le baron Edouard, le baron Gustave, le baron James, plus le baron Alfred de Londres, Lord Rothschild de Londres encore et Lambert de Bruxelles ?

A la Compagnie du PLM, on retrouve ce bon baron Gustave, tandis qu'Edmond siège à la Compagnie de l'Est. A la Compagnie du Midi, deux très proches de la famille, les Pereire, Edmond et Henry.

A croire, d'ailleurs, que le rail est devenu le nouveau Gotha de la noblesse ! A la Compagnie du Nord, M. le comte Pille-Will, M. le comte de Germiny. A la Compagnie d'Orléans, M. le marquis de Voguë, le compte Ségur, le marquis de Montaigu, le baron de Courcel. Le marquis de la Tour du Pin, le compte Foy. A la Compagnie du midi, le comte d'Hussel.

Aux côtés de ces messieurs au sang bleu, les princes de la finance : MM. le banquiers Hottinger, Adam, Vernes, etc.

Quant à la situation des cheminots, voilà ce que pouvait en écrire la Vie Ouvrière : "Alors que, dans la plupart des industries, les salaires sont en voie de hausse, alors que le coût de la vie a augmenté dans une proportion de 20 % au moins depuis dix ans, les cheminots sont restés avec leurs salaires misérables d'il y a trente ans. Comment font-ils pour joindre les deux bouts ? Moyennant quelles privations arrivent-ils à vivre et à faire vivre une famille ? C'est là un problème douloureux à résoudre."

... Et qui explique cette première grande grève nationale de l'ensemble de la corporation, une grève pour gagner, enfin, une "thune" par jour !


La grève de la "thune"




Ce fut, dans notre histoire, la première grève pour les salaires qui entraîna une corporation entière, à l'échelle du pays. En l'occurrence, celle des cheminots. Il faut dire que le sort du travailleur du rail en 1910 n'a rien d'enviable. S'il bénéficie d'une relative sécurité d'emploi et de la perspective d'une retraite, son pouvoir d'achat ne cesse de baisser et le "poseur" du réseau de l'Etat, avec 2,87 F par jour, aura grand-peine à nourrir sa famille. "C'est bien la faim qui les a soulevés", écrit la Vie Ouvrière.

Les cheminots réclament un minimum de 5 F par jour et joignent à cette revendication la rétroactivité de la loi sur les retraites, la réglementation du travail et le repos hebdomadaire.

Le mouvement éclate le 8 octobre aux ateliers de Tergnier et gagne aussitôt le dépôt de la Chapelle. Le 10, il touche l'ensemble de la Compagnie du Nord (la plus puissante, celle de Rothschild). Le 11, il gagne l'Ouest-Etat et le mot d'ordre de grève générale est lancé. Le 12, le gouvernement mobilise tous les cheminots du Nord, alors que les réseaux Est et PLM décident la grève. Le 13, tous les cheminots sont réquisitionnés. Le Midi, à son tour, décide la grève.

Mais le 13, également, le gouvernement lance 21 mandats d'arrêts contre les dirigeants syndicaux, procède à des arrestations et annonce la découverte d'un complot (il fait même état de "sabotage"). Briand évoque "un mouvement insurrectionnel et révolutionnaire".

Officiellement, il ne s'agit plus d'une grève, mais d'un délit militaire. De leur côté, les grandes compagnies "arrosent" abondamment la presse. C'est un déferlement général d'anathèmes contre les cheminots.

Le 19, le comité de grève décide la reprise du travail. La grève a duré huit jours. Elle a entraîné plus de 80 000 cheminots. Elle sera suivie de plus de 3 000 révocations !

Dans cette lutte d'ampleur nationale, les cheminots se sont heurtés à la fois aux directions des compagnies ferroviaires (à l'époque, elles comptent parmi les plus grosses puissances financières du pays), à l'appareil d'Etat, utilisant l'ensemble de son arsenal de répression (y compris l'armée), mais encore aux "faiseurs d'opinion", la grande presse, manoeuvrée par les compagnies.

Et si, dans l'immédiat, la grève semble se terminer par un échec cruel (La vie Ouvrière consacrera de nombreuses pages à son analyse, car un échec aussi peut et doit permettre de progresser...), dès le début de 1911, satisfaction sera accordée aux cheminots sur deux des revendications de la grève : les 5 F par jour et les retraites.